Béatrice célèbre avec les siens la sortie de son livre, dans lequel elle raconte l’accident de son mari qui a bouleversé leur vie. Frédéric a perdu la vue et ne peut s’empêcher de dire tout ce qu’il pense : c’est devenu un homme imprévisible et sans filtre bien que toujours aussi drôle et séduisant. Mais ce livre, véritable hymne à la vie, va déclencher un joyeux pugilat car même si Béatrice a changé les noms, chacun de ses proches cherche à retrouver son personnage. Le groupe d’amis et la famille tanguent mais certaines tempêtes sont salutaires.

 

Interview de José Garcia :

Comment s’est passée la rencontre avec Éric Lavaine ?

Avec Éric c’est une vieille histoire, puisqu’on se connaît depuis longtemps. Lorsqu’il a commencé à réaliser des films, il m’a proposé plusieurs rôles mais j’ai toujours décliné car je n’y voyais pas de challenge. Après tous ces râteaux, il m’a rappelé en me disant que si je refusais d’incarner Frédéric dans CHAMBOULTOUT, il le prendrait vraiment mal car, cette fois, il y avait un vrai défi à relever. J’ai toujours aimé les sujets qu’il abordait et cette tendance qui consiste à publier le récit de sa vie n’était pas un concept mais une réalité intéressante. Et effectivement, l’idée d’interpréter Frédéric me plaisait.

 

Qu’est-ce qui vous intéressait chez ce personnage ?

Il y avait en lui de la comédie, de l’humanité et un parcours très chaotique. Ce rôle était difficile à interpréter parce qu’il perd la vue, n’a plus de filtre mais conserve son humour ; le danger était donc d’en faire trop et de mal gérer l’ensemble de ses défaillances. Frédéric est dans une telle énergie que dans un univers normal, sa présence est déjà très forte. Un personnage qui dit ses quatre vérités à tout le monde, cela heurte forcément. Mais à côté de ça, il fallait garder la fébrilité d’un aveugle et être très vigilant pour rester crédible car en une seconde, on peut retrouver ses réflexes de voyant.

 

Comment joue-t-on un aveugle ?

Il faut se mettre dans un état proche de l’hypnose. Le jeu consiste à basculer sur d’autres références et développer ses autres sens pour découvrir les choses sans savoir où elles sont. Pour rester toute la journée dans cet état de surprise permanent que provoque la cécité, j’ai dû accepter la peur de me cogner, habituer l’équipe technique à ne pas laisser traîner des câbles partout et expliquer à mes partenaires comment me donner les objets dans la main. Quand tout le monde a intégré l’idée que je ne voyais pas, ils ont pris soin de moi et le personnage a commencé à m’habiter. Dès que je sortais de ma loge, Alexandra venait me chercher et j’avançais à son bras avec ma canne jusqu’au plateau. J’étais déjà comme son mari et, à l’image de son personnage, elle s’occupait de moi tout en vivant sa vie de son côté, avec les autres membres de l’équipe.

 

Était-ce finalement plus difficile de s’emparer de ce handicap que de jouer le côté « sans filtre » de Frédéric ?

La grande difficulté c’est que ces deux défaillances sont antinomiques. Un aveugle est toujours dans la surprise, a une crainte perpétuelle de l’obstacle alors qu’un homme sans filtre est impulsif, enfonce les portes, il a tendance à agir avant de réfléchir.

 

Le fait que le scénario soit tiré d’une histoire vraie vous a-t-il inspiré confiance ?

Oui, car si l’on sait que la réalité est toujours plus forte que la fiction, c’est parfois rassurant de pouvoir le vérifier et de mieux comprendre les réactions. J’ai ainsi compris pourquoi Frédéric avait tout le temps faim, par exemple ; cela est dû au fait qu’il a une mémoire à court terme et il n’est donc jamais rassasié.

 

Avez-vous rencontré Jean-Louis qui a inspiré votre personnage ?

Non car j’aurais été ému par sa situation et je ne voulais pas avoir de compassion vis-à-vis de mon personnage puisque Frédéric n’en a pas pour lui-même. Pour me glisser dans sa peau, je ne devais pas avoir conscience de cette diminution, je devais me contenter de vivre en m’appuyant sur ma femme, mes enfants et mes amis. En travaillant ce genre de défaillance neurologique pour incarner un homme tiré du coma, dans LA BOÎTE NOIRE, de Richard Berry, j’avais déjà intégré les symptômes des différents chocs traumatiques. Cette fois, je me suis donc concentré sur la cécité du personnage. J’ai eu comme guide Dominique Dumont, le directeur des Bouffes Parisiens, qui a perdu la vue mais continue de se balader dans son théâtre sans qu’on se rende compte qu’il ne voit pas, et je suis allé à l’École de Chiens Guides de Paris. J’y ai découvert que les aveugles de naissance n’ont pas la même approche que ceux qui ont perdu la vue plus tard : ne connaissant pas la 3D, ils s’appuient sur d’autres repères pour se diriger. Mais tous évoluent dans un monde d’une grande sensualité. Cela a résonné avec la manière dont la femme de Frédéric s’occupe de lui : elle fait très attention à la façon dont il s’habille et se nourrit. Cela m’a convaincu que je devais être le plus élégant et le plus charmant possible pour ne jamais inspirer la pitié. Avec Camille Rabineau, ma styliste, nous avons donc cherché des vêtements bien coupés et confectionnés avec de belles matières. Pour un aveugle, quand un pull est doux ou lorsqu’une chemise est reconnaissable par son bouton, c’est extrêmement rassurant. De la même manière qu’une femme malvoyante peut trouver du réconfort en touchant ses bijoux, ses barrettes ou en humant un parfum : l’effet rassurant se traduit ici encore par une certaine sensualité. Quand on doit affronter l’extérieur, comme je me suis entraîné à le faire pendant un mois, et que tous les obstacles deviennent une menace ou une agression, c’est extrêmement rassurant de pouvoir se reposer là-dessus.

 

Pourquoi êtes-vous resté à l’écart de la bande sur le tournage ?

Parce que c’était la seule façon de ne pas me laisser déborder. Je savais qu’Éric Lavaine avait pour habitude de travailler dans une euphorie joyeuse avec certains acteurs devenus des copains et pour garder le cap, je ne pouvais pas me permettre de me joindre à la fête. Au début du tournage, je suis donc allé voir chacun de mes partenaires pour m’excuser d’avance de ne pas être le camarade jovial auquel ils s’attendaient peut-être. Sur le plateau, je m’isolais. La journée, j’écoutais ce qui se disait et demandais de l’aide uniquement pour me déplacer, et le soir, j’allais me coucher tôt car j’étais souvent épuisé. Ce n’était pas un tournage très drôle pour moi mais pour bien faire, ’étais obligé de m’imposer cette discipline. Quand j’aborde un projet, mon coach argentin avec qui je travaille en Espagne me dit toujours : « Mets le bras ou le corps entier car si tu te contentes de mettre la main, ça ne sert à rien ».

 

Quels sont, selon vous, les charmes et les contraintes du film choral ?

Pour que cela fonctionne, il faut que chaque acteur soit extrêmement rigoureux et que tous les participants soient des gens bienveillants et à l’écoute. Cette discipline n’est pas toujours facile à tenir et tout le monde n’est pas forcément capable de donner autant en champ qu’en contrechamp mais quand c’est le cas comme ici, c’est réjouissant.

 

Qu’est-ce qui vous a touché en voyant le film ?

L’humanité qui s’en dégage, la subtilité du propos et la finesse de jeu. Je m’attendais à une comédie à l’humour un peu forcé et j’ai découvert un film à la fois très drôle et doté d’une grande pudeur. C’est, je crois, ce qui charme le spectateur. Tout comme le plaisir de rire des choses dramatiques. La société nous l’interdit de plus en plus mais c’est bon de se rappeler qu’on doit s’accorder ce droit.